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Le Lézard et la Fleur

 

Le Lézard et la Fleur
Illustration par Svétoslava Prodanova-Thouvenin

 

Le Lézard et la Fleur

 

          LE LÉZARD vivait dans une petite crevasse sèche au bord du chemin montagneux. Il avait hâte que l’hiver s’en aille pour qu’il quitte son trou et s’étende sur les pierres chauffées par le soleil. Il ne supportait pas un seul instant de solitude. Il avait besoin de la compagnie des randonneurs qui suivent le chemin de la montagne. Il voulait tellement qu’ils regardent vers lui ! Il ne voulait pas seulement qu’ils le voient. Il ne pouvait se contenter d’être un simple élément du paysage, oh non ! Il ne supportait pas qu’ils chantent des louanges à la nature et qu’ils l’ignorent, lui, si doué et si beau. Mais les humains passaient leur chemin, ne s’apercevaient pas de lui. Forts et libres, ils venaient ici pour admirer la montagne mais pas pour s’incliner devant elle, d’autant moins devant un lézard. S’il avait accepté de faire partie de la montagne, peut-être l’auraient-ils vu et auraient-ils trouvé de la beauté en lui aussi... Mais non... Le désir de captiver leurs regards, d’apprivoiser leurs pas fiers, était plus brûlant que le soleil aoûtien. Ah, maudit soleil, c’est vers lui que les humains tournent leurs regards, pas vers moi, et pourtant je suis tellement plus méritant ! tellement plus méritant !

          Il n’avait pas d’ami. Personne n’était digne de son amitié. Il ne daignait regarder avec condescendance que le vieux crapaud fatigué qui le couvrait parfois de ses flatteries plates. Le lézard n’en avait pas besoin, il avait la certitude profonde que le crapaud était plus laid que lui et se disait : « Celui-là au moins ne me portera jamais ombrage ».

          Les journées passaient et son désir de plier toute la montagne à sa volonté s’exacerbait comme la soif par une journée de canicule...

          Un soir, il passa de l’autre côté du sentier et se retrouva dans une petite clairière parsemée de fleurs qui avaient la couleur de l’or et ressemblaient à des couronnes royales. Il s’approcha de l’une d’elles et lui demanda de sa voix la plus suave :

          – Veux-tu devenir ma couronne ? Je t’aime !

          – Mais je suis une fleur ! Je veux être une fleur ! Tu me plais bien, mais je ne peux être une couronne, si je renonce à être une fleur, je cesserai d’exister ! lui répondit la fleur avec fermeté.

          Le lézard, furieux, essaya de cacher sa colère :

          – Me laisseras-tu au moins t’embrasser ?

          Confiante, la fleur pencha la tête vers le lézard. Elle n’avait connu jusque-là que les baisers du soleil. Elle ignorait qu’un baiser pouvait aussi être perfide. Le lézard ouvrit la bouche et ses dents acérées tranchèrent la délicate tête dorée. Puis il prit avec sa langue l’une des graines cachées entre les pétales et l’emporta dans son trou aride.

          Il passa la journée à creuser la terre dure pour semer la graine. Il surmonta sa paresse habituelle et traîna jusqu’au marécage où vivait le crapaud. Tous les deux apportèrent de l’eau croupie pour arroser la graine. Le troisième jour, une tendre pousse verte sortit de terre. Le lézard s’approcha d’elle et lui chuchota :

          – Grandis bien, ma petite couronne ! J’ai sauvé ta graine d’une fleur mourante. Je l’aimais tellement ! Mais elle s’est montrée si ingrate ! J’espère que tu ne me décevras pas, j’ai pris tant de soin à te cultiver. Pour toi j’ai cherché l’eau la plus limpide de la source, si loin, à la lisière du bois. Tu ne m’abandonneras pas, n’est-ce pas ?

          – Non ! répondit la petite pousse et elle sentit une grande force ténébreuse qui l’écrasait pour la faire ressembler à une couronne.

          Le lézard attendait que sa couronne grandisse pour être digne de son auguste tête, son cœur fondait à la pensée de sa prochaine splendeur...

          Jusqu’au jour où... il vit à côté de SA fleur une autre tige surmontée d’une clochette bleue qui se balançait délicatement. Sa fine ouïe de propriétaire perçut que la douce mélodie de la clochette invitait la fleur qu’il avait soumise avec tant de soin. Il en fut bouleversé. Qu’allait-il se passer ? Et si sa couronne décidait de rester un bouton de fleur ?

          Il demanda aux fourmis d’attaquer la nouvelle pousse pour faire taire sa voix charmeuse. La rosée du matin posa un baiser humide sur la tige de la clochette et la débarrassa des intrus. Que faire maintenant, que faire ? Il entendait la clochette tinter :

          – Sois une fleur, mon amour ! Tu es une fleur, tout comme moi. L’automne nous détachera de nos tiges et nous deviendrons comme les oiseaux, nous envolant loin d’ici. Sais-tu comme c’est merveilleux de planer dans les airs ?

          – Je ne peux pas ! se défendait à bout de forces SA fleur. Le lézard m’a cultivée, je dois être sa couronne. Je t’aime et je VEUX m’envoler avec toi, mais je ne peux pas, je ne peux pas.

          En entendant sa fleur prononcer « je VEUX m’envoler », le lézard prit peur. Et si sa couronne s’envolait, l’ingrate ! C’était le moment ou jamais. Il rampa jusqu’à la tige et mordit la clochette bleue à belles dents. Il mâchonna tous les pétales et, arrivant enfin au bout, il s’aperçut que sa fleur le regardait. Il se hâta de redescendre pour ne pas briser la légende de sa noblesse d’âme. Il n’était pas besoin. La fleur-couronne dans sa loyauté était devenue aveugle.

          Le dernier jour de l’été, alors que le vent entraînait dans ses tourbillons les fleurs desséchées, le lézard vit sa couronne s’envoler, serrant entre ses pétales fanés un petit parachute bleuté portant les traces des dents du lézard. Elle était restée une fleur. Sa couronne d’or enserrait les pétales survivants de la clochette. Elle les protégeait comme des yeux qui lui permettaient de voir en elle-même.

          Les fleurs s’envolèrent au loin, comme des oiseaux. Avec désespoir, le lézard suivit du regard leur vol. Un doux rayon d’automne caressa ses prunelles éteintes. Il vit alors le charme de la montagne, entendit le ruissellement clair de la source...

          Il baissa la tête et courut, haletant, après les fleurs. Il grimpait dans l’herbe sèche, gravissait les monticules des fourmilières, prêtait l’oreille au conseil du vent...

          Un long temps s’écoula avant que le petit parachute bleuté se pose sur une clairière. La fleur-couronne et la clochette s'endormaient dans l’étreinte de la terre et rêvaient du printemps.

          Le lézard s'approcha et murmura avec une tendresse timide :

          - Essayez de me pardonner... Je vais vous aimer. Parce que vous êtes des fleurs, et moi je ne suis qu’un lézard. Désormais, je veillerai sur vous, je vous protégerai. À la fin de l'hiver le soleil nous réveillera et vous vous épanouirez heureuses sous sa caresse. J'admirerai et je me réjouirai de votre beauté...

          La lumière descendait les collines et berçait la montagne avec une promesse d'amour...


Svétoslava Prodanova-Thouvenin

 

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