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(environ une dizaine de pages)
Cycle « Philosophie et Spiritualité » (3)
Culture et Civilisation
par Valentina Dévedjiéva-Kaléva
À la fin de la Grande Guerre, la sortie du livre d’Oswald Spengler (1880-1936), Le Déclin de l’Occident, devient un vrai événement culturel par l’originalité des thèses proposées, par l’érudition éblouissante de l’auteur, par sa perspicacité géniale des questions de l’existence historique et spirituelle de l’humanité. La grande découverte de Spengler c’est l’idée de la différence entre culture et civilisation, l’idée de la fin inévitable de la culture, de sa mort, de son passage à la civilisation. Cette pensée, inhabituelle et provoquant l’intérêt, au début rend le lecteur perplexe — n’a-t-on pas toujours considéré culture et civilisation comme synonymes, l’un supposant l’autre, se complétant mutuellement ? Cependant Spengler définit leur différence, pénètre les profondeurs de l’époque historique qui est la nôtre, perce l’énigme de l’âme et de l’esprit de l’homme moderne, caractérise l’époque et ceux qui l’habitent de manière originale et véridique. À la grande idée de Spengler adhérèrent en l’enrichissant les philosophes existentialistes éminents, à l’individualité puissante et mûre, qui innovèrent la connaissance humaine : Herbert Marcuse (1898-1979), Nikolaï Berdiaev (1874-1948). La civilisation est le destin inévitable de la culture, elle est le sort et le péril de la culture, elle marque l’épuisement des forces créatrices de la culture. Telle est la pensée-clé de l’époustouflant livre de Spengler. Quelle différence entre ces phénomènes qui se ressemblent tant ? L’entité profonde de la culture est religieuse, la profondeur de la civilisation ne l’est pas. La culture est liée au culte des ancêtres, elle est impensable sans les légendes sacrées. La civilisation est la volonté de puissance mondiale, de richesse et de bien-être sur cette Terre. La philosophie, l’art et la religion n’existent que dans les conditions de la culture, la civilisation les rend impossibles et n’a pas besoin d’eux. De toute évidence Spengler a en vue le vrai, le grand art, la vraie foi et non pas leurs ersatz abaissés. La culture est aristocratique, la civilisation est démocratique. Selon Spengler le crépuscule de l’Europe Occidentale est le crépuscule de la grande ancienne culture européenne, l’épuisement de ses forces créatives, un triomphe éblouissant de la civilisation. Le grand philosophe déclare en prophète éclairé que ce triomphe est imminent et qu’il précède la disparition de la race de la culture occidentale. Après cette disparition, la culture — l’authentique, la grande, la valeureuse, non pas celle de masse — s’épanouira à partir d’autres races, dans d’autres âmes. Analysant le livre de Spengler, Nikolaï Berdiaev, le grand philosophe existentialiste et personnaliste russe, écrit : « De telles pensées ne peuvent pas nous impressionner, nous les russes. Nous connaissons depuis longtemps les différences entre culture et civilisation. Tous les penseurs russes religieux démontrèrent ces différences. Tous éprouvèrent un sentiment d’effroi sacré devant le péril de la culture et le triomphe naissant de la civilisation. L’essence même de la civilisation est imprégnée d’esprit mesquin, d’esprit bourgeois. » Sous l’hostilité à l’égard de l’Occident des écrivains et penseurs russes comme Alexandre Herzen (1812-1870) et Konstantin Leontiev (1831-1891), Alekseï Khomiakov (1804-1860) et Fiodor Dostoïevski (1821-1881), se cache l’hostilité non pas envers la culture occidentale mais envers la civilisation occidentale. Konstantin Leontiev, l’un des plus brillants penseurs russes et écrivain de grand talent du XIXe siècle, découvre avant Spengler la loi du passage de la culture à la civilisation, bien sûr sans lui donner une définition aussi catégorique et claire et sans y appliquer la méthode historique et scientifique pour y apporter les preuves comme le fit le philosophe allemand. Leontiev exprime son attachement profond à la grande culture de l’Occident — la culture épanouie de la Renaissance, la culture catholique du Moyen Age, l’esprit chevaleresque. S’inclinant devant le génie créatif de l’Occident, il nie sa civilisation, triomphe de l’esprit mesquin. Berdiaev remarque que les meilleurs hommes de l’Occident éprouvaient une tristesse énorme devant le triomphe de la monstrueuse civilisation non religieuse sur la grande culture sacrée. Il cite les noms des romantiques occidentaux, des catholiques et symbolistes français — Paul Verlaine (1844-1896), Georges Huysmans (1848-1907), Léon Bloy (1846-1917), Auguste Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889). Les remarquables et talentueux représentants de la Russie et de l’Occident ressentent avec une profonde tristesse que la grande culture sacrée de l’Europe est en train de périr, et qu’à sa place s’installe une civilisation qui leur est étrangère — la ville du monde, non religieuse et internationale —, et que vient l’homme nouveau, le parvenu possédé par le désir de puissance mondiale, de conquête de toute la terre. Berdiaev confirme la thèse de Spengler en notant que dans chaque culture, après l’épanouissement, la complexité et le raffinement, l’esprit s’éteint et se porte vers la décadence. Ce qui change ce sont les directions. La culture se dirige alors vers la réalisation pratique de la puissance, vers l’organisation pratique de la vie. L’élan le plus haut de la création artistique, la contemplation des saints et des génies, l’épanouissement de l’art et le raffinement de la pensée ne sont plus ressentis comme une vie réelle. Tout cela n’est plus une source d’inspiration. Tout cela cède devant l’intense volonté naissante, le désir de la vie, de sa puissance et de ses plaisirs. L’époque de l’épanouissement de la culture nécessitait le sacrifice de l’intense convoitise de la vie. Car la convoitise de la vie, puissante et répandue, tue l’élan vers la suprême culture de l’esprit, toujours aristocratique. Personne ne cherche plus, ne trouve plus d’intérêt à la contemplation, la connaissance et la créativité. La grande philosophie, le grand art, la vraie foi, la vie religieuse de sacrifice inspiré ne sont plus nécessaires. La culture penche vers le réalisme, vers ce qui est pratique et utilitaire, et prend la tendance de civilisation. Berdiaev conclut que l’humanité s’engage dans une décadence spirituelle en exprimant sa volonté de vie, de puissance, d’organisation, de bonheur quand sans ascèse et résignation la vie de haute spiritualité n’est pas possible. L’esprit de la civilisation est mesquin, basé sur ce qui périt et passe. Mais qu’en est-il de la religion ? Non, elle n’est pas reniée. Mais le rapport à la religion devient pragmatique et utilitaire. Ce rapport, en l’occurrence, amène l’athéisme et la dévastation spirituelle malgré l’attachement à une confession et aux valeurs spirituelles déclaré haut et fort, beaucoup trop fort. Car le dieu qui aide aux succès et hauts faits de la civilisation n’est pas et ne peut pas être le Dieu des révélations religieuses, le Dieu des saints et des prophètes, des martyrs, le Dieu qui est adoré « en esprit et en vérité ». Spengler et Berdiaev n’ont pas vécu nos jours qui ont réalisé au maximum leurs prophéties : la civilisation la plus parfaite de tous les temps, la civilisation technique, supranationale, franchement matérialiste, la civilisation de type américain. Mais existerait-elle, la grande espérance pressentie par Berdiaev — l’espérance qu’après le triomphe éblouissant de la civilisation les énergies créatives spirituelles de l’Occident puissent “exploser” dans un désir puissant et sauveur de transformer la vie dans un dernier élan religieux ? |
(traduit du bulgare par |
INDEX DES NOMS
Berdiaev, Nikolaï
Bloy, Léon
Dostoïevski, Fiodor
Herzen Alexandre
Huysmans, Georges
Khomiakov, Alekseï
Leontiev, Konstantin
Marcuse, Herbert
Spengler, Oswald
Verlaine, Paul
Villiers de L’Isle-Adam, Auguste
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Sources : |
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courriel : lescheminsduvent@wanadoo.fr